La vanité de la nomenclature et autres écrits de jeunesse de Jean Piaget |
II. Généralités sur la Distribution géographique des MollusquesPrésenté le 8 décembre 1910. Daté 3 novembre 1910. Manuscrit n° 539. Dans un précédent travail (sur les collections de coquilles), pour montrer le rôle des Mollusques dans lensemble des Sciences naturelles, jai quelque peu parlé de leur distribution géographique. Monsieur notre honoraire Paul Godet ma reproché davoir trop embrassé et ma conseillé de présenter une étude traitant spécialement ce sujet.[1] Buffon le premier sest bien rendu compte que les animaux ne sont pas distribués au hasard au sein des continents et des mers, mais quil y a certaines lois qui déterminent à chaque espèce une distribution bien délimitée ou aréa. On a attribué ce fait à des agents naturels tels que le climat, la latitude, laltitude et la différence des conditions, mais on se rend bien compte que ces explications sont insuffisantes. On en est arrivé à admettre des lois inconnues, dont parlent Swainson, Kirby, Forbes, Lyell et enfin Darwin.[2] Ce dernier montre que (2) lon constate dénormes différences dans les productions des deux parties de lAmérique. En effet les conditions dhabitation varient énormément depuis les provinces centrales de lAmérique [du] Nord jusquen Patagonie. Dautre part, on ne remarque aucune ressemblance dans les animaux vivants sur les mêmes méridiens ou les mêmes parallèles. Lexemple le plus frappant est fourni par les Mollusques marins dAmérique, si différents sur la rive Atlantique ou la rive Pacifique de même latitude. Fischer fait remarquer que la population zoologique, dune part est la résultante de la distribution de ses ancêtres mais que dautre part elle est profondément modifiée par les changements survenus au cours des âges (exhaussements ou immersions des pays, etc.).[3] Des variations semblables sobservent chez les Mollusques marins. Les faunes actuelles ont de grandes affinités avec les faunes tertiaires des mêmes pays, mais ces rapports disparaîssent à mesure que lon recule vers la Création. On peut le prouver spécialement par létude (3) des Melanidae et des Physidae européennes et américaines. On remarque donc quil est nécessaire de tenir en considération la connaissance des Mollusques fossiles. Un exemple suffit à le démontrer. La région germanique de Woodward (qui comprend entre le nord de la France et la Grande Bretagne) possède quelques espèces (Helix aspersa, lineata, acuta) qui sont reconnues comme étant arrivées récemment, car elles ne sont pas dans les dépôts quaternaires.[4] Woodward considère quune région ou province zoologique ne peut être établie que quand au moins la moitié de ses espèces lui est spéciale. Mais il faut faire une exception pour les Grandes Antilles (et les îles de lAtlantique), qui remplissent cette condition: on sest rendu compte quil existait là autrefois un continent (lAtlantide des anciens?) mais quà la suite dun effondrement, les hauteurs seules sont restées au-dessus des eaux. De sorte quavec le temps le caractère des espèces [fut] profondément modifié et elles sont (4) maintentant bien différentes. Il faudrait par conséquent faire une région pour chaque île, résultat évidemment inadmissible. On les range donc toutes sous un seul nom. Les limites des circonscriptions sont souvent fort difficiles à établir, par exemple, dans les grands continents et au fond des mers: en Bretagne on trouve plusieurs espèces communes avec la Suisse, par conséquent dune région différente de celle qui comprend les bords de la Méditerranée (Tachea nemoralis, Buliminus obscurus, Clausilia bidentata, Limnaea ovata, etc.). Dautre part on trouve des mollusques méditerranéens (Xerophila acuta et variabilis). Donc deux divisions géographiques sy confondent, elles sont pourtant bien différentes par leurs productions. Mais les limites son nettement établies quand il existe des barrières infranchissables: par exemple des bras de mer ou des déserts, quant aux mollusques terrestres. (5) Daprès Forbes, une région est un espace où il y a eu manifestation de la puissance créatrice et où se sont primitivement montrés des animaux bien typiques. Plus tard les habitants voisins ont empiété sur les limites, mais létude attentive montre les productions primitives. Il fait aussi remarquer que les espèces varient extrêmement sous le rapport de leurs distributions: certaines dentre elles ne se trouvent que dans des localités déterminées tandis que dautres ont une distribution extrêmement étendue, comme par exemple la Limnaea stagnalis: les premières [b.p.: plus nombreuses (plus de la moitié)] sont appelées endémiques et les autres sporadiques. Il y a souvent un point de laire spécifique où les individus sont beaucoup plus abondants quailleurs: on la nomme métropole. Le centre spécifique est le point où lon croit que lespèce a été créée. (6) On admet aussi des aires génériques et subgénériques car les genres, les familles ou les ordres sont distribués de la même manière que les espèces. Les genres ont ordinairement une métropole, quelquefois même plusieurs à de différents temps. De sorte que, si le nombre des espèces diminue, les actuelles ne semblent avoir aucun rapprochement géographique entre elles. Comme par exemple pour le genre Panopaea, dont les onze espèces connues sont très séparées, mais dont les [espèces] fossiles sont très nombreuses et sont normalement distribuées. Lisolement de certaines îles a produit à la longue des résultats extrêmement remarquables. Par exemple la faune malacologique des Grandes Antilles varie dans chaque île et prend chaque fois un caractère très spécial, de même que pour les Canaries, Cap Vert, Madère, etc. Forbes fait remarquer que quoique les faunes des régions ayant entre elles de grandes ressemblances, les ressemblances ne sont pas dues à la présence despèces (7) identiques mais représentatives. Fischer cite comme exemple: Asaphis coccinea, Antilles = A. deflorata, Oc[éan] Indien Triton Martinianus, " = T. pilearis, Océan Ind[ien] Ostraea lacerans, Sénégal = O. cucullata, Mer Rouge Chrysodomus liratus, Pacifique = Ch. decemocostatus, Atlantique Turbo Sangarensis, " = T. sanguineus, Méditer[ranée]. Certains mollusques terrestres se retrouvent en Europe et en Amérique, sont-ce les mêmes? Les naturalistes américains ont fait des espèces spéciales:[5] Ex: Succinea putris (Linné) = S. obliqua, Say Nitrina pellucida (Mller) = V. limpida, Gould Patula ruderata (Studer) = Helix striatella, Anthony Tachea hortensis (Mll.) = H. subglobosa, Binney Limnaea stagnalis (Lin.) = L. jugulosa, Say " palustris (Mll.) = L. elodes, Say Aplecta hypnorum (Lin) = A. elongata, Say Dans un précédent travail jai déjà assez longuement parlé de la distribution particulière des mollusques terrestres,[6] je ne veux pas revenir là dessus, je (8) compléterai seulement par quelques anecdotes intéressantes: "Les matelots portugais, grands amateurs descargots quils considèrent comme de la viande fraîche à bord ont apporté lHelix aspersa aux Açores [b.p.: et au Brésil] et lHelix lactea à Ténériffe et à Montevideo" (Woodward). Jai déjà parlé de la Dreissensia polymorpha, Pallas. Une espèce intéressante est la Xerophila obvia (Hartmann) qui, originaire dEurope orientale envahit peu à peu loccident; il [ce mollusque] est très répandu aux environs de Berlin doù (daprès les recherches de Mr le Dr P. Godet) il sest introduit à Neuchâtel, au Châvet, amené avec des graines de plantes fourragères.[7] Il est répandu près de Genève. Je lai rencontré à Prangins (Vaud). A ce sujet, jai reçu une lettre de Mr Ch[arles] Meylan, de Sainte Croix, dont je ferai lecture prochainement.[8] Extrait du procès-verbal du 8 décembre 1910 "Aucune critique nest faite; ce travail est très bon. Piaget nous cite entre autres plusieurs observations faites par différents naturalistes sur la distribution des mollusques, ce qui ajoute de lintérêt à son travail". Footnotes:
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| Last Update: 30 June 1999 © 1999 Fernando Vidal, The Jean Piaget Society |
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